Chartreuse de Villeneuve : le monastère fondé par un pape, en face d’Avignon

Vue panoramique de la Chartreuse Notre-Dame-du-Val-de-Bénédiction à Villeneuve-lès-Avignon

Elle se mérite. Quand vous sortez de la nationale 100 et que vous vous engagez dans les ruelles de Villeneuve-lès-Avignon, vous passez devant la Tour Philippe le Bel, vous montez vers le Fort Saint-André, et un peu avant, sur la droite, vous apercevez un grand mur de pierre ocre. C’est l’entrée. Vous franchissez la cour des femmes, vous passez sous le portail monumental de 1649, et soudain vous êtes ailleurs. Une allée de mûriers centenaires, un silence épais, trois cloîtres, une enfilade de chapelles, et au bout, des fresques du XIVe que peu de gens ont vues. Bienvenue à la Chartreuse Notre-Dame-du-Val-de-Bénédiction.

L’essentiel en 30 secondes

  • Statut : monastère chartreux du XIVe siècle, classé monument historique (1862, 1905, 1910, 1928, 1939), Centre culturel de rencontre depuis 1973, Lieu de référence pour les écritures francophones depuis 2019.
  • Adresse : 58 rue de la République, Villeneuve-lès-Avignon (3 km d’Avignon, rive droite du Rhône).
  • Tarifs : 8 € plein tarif, 5 € tarif réduit, gratuit -18 ans et pour les habitants de Villeneuve. Expositions temporaires souvent en sus.
  • Horaires : ouvert tous les jours, 10h-12h30 et 14h-17h30 (horaires variables selon saison, vérifier sur chartreuse.org).
  • Temps à prévoir : 1h30 à 2h, plus si exposition temporaire.
  • À ne pas rater : le portail monumental de 1649, les fresques de Giovannetti dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste, le tombeau d’Innocent VI, le silence du grand cloître.

Une fondation papale, en face d’Avignon

Tout part d’Étienne Aubert, juriste limousin devenu cardinal, qui achète en 1342 une aire à battre le blé sur la rive droite du Rhône, à Villeneuve. Il s’y fait construire une résidence. Devenu pape sous le nom d’Innocent VI en décembre 1352, il transforme le site : il fait construire le grand tinel (la salle de réception) et la chapelle Saint-Jean-Baptiste, décorée par Matteo Giovannetti — le même artiste qui travaille au Palais des Papes. Le 2 juin 1356, il signe la bulle papale qui porte fondation officielle de la chartreuse. L’église et le cloître sont consacrés le 19 août 1358 en grande pompe, avec le pape, douze cardinaux et toute la Curie.

Au moment de mourir, Innocent VI veut être inhumé chez lui. Il charge son prieur de construire la chapelle de la Sainte-Trinité au sud de l’église, où il est enterré en 1362. C’est aujourd’hui l’un des points forts de la visite.

Tout au long des XIVe et XVe siècles, la chartreuse accumule les donations : terres aux Angles, à Aramon, étangs asséchés à Pujaut (dès 1611). Elle devient la chartreuse la plus riche du royaume. En 1633, elle fonde même la chartreuse de Marseille. Mais en 1790, la loi sur les ordres monastiques supprime la communauté, et le domaine est mis en vente. L’État met plus de quatre-vingts ans à racheter les parcelles une par une, et c’est seulement en 1973 que la chartreuse renaît, comme centre culturel.

Trois cloîtres à découvrir, du plus sobre au plus secret

  • Le grand cloître (cloître des morts) : c’est le premier que vous traversez. Au centre, l’ancien cimetière des moines, enterrés à même la terre. Tout autour, douze cellules, habitées autrefois par les pères, et aujourd’hui par des auteurs en résidence. Une seule cellule est ouverte à la visite (la cellule témoin), reconstituée à l’identique : une cheminée, un oratoire, une chambre, un petit jardin.
  • Le petit cloître (cloître du colloque) : plus intime, plus dépouillé. C’était l’endroit où les frères pouvaient se parler le dimanche et les jours de fête, rompant brièvement le silence de la règle. La salle du chapitre, attenante, accueille la règle et les confessions. Au sol, un culot sculpté représente un moine et un bouc — le bouc étant, comme chacun sait, un symbole du diable.
  • Le cloître Saint-Jean : ajouté dans les années 1370 par Pierre de Selve, cardinal et neveu d’Innocent VI. Douze nouvelles cellules, une autre cour, une autre atmosphère. C’est l’aile la plus tranquille du site, celle où l’on sent le mieux l’épaisseur des siècles.

Les fresques de Giovannetti : un chef-d’œuvre qu’on garde pour soi

La chapelle Saint-Jean-Baptiste, accolée au grand tinel, est le joyau du site. Matteo Giovannetti, peintre siennois au service des papes Clément VI et Innocent VI, y a laissé des fresques exceptionnelles datant de 1354-1355, soit dix ans avant celles qu’il réalisera au Palais des Papes. Sur le mur est, on lit, en commençant par le haut à gauche, l’apparition de l’ange à Zacharie, puis la Visitation, puis la Naissance de Jean-Baptiste, et enfin la Circoncision et la Présentation. Tout y est : la chambre italienne, les servantes, l’architecture peinte, les drapés.

Le tinel adjacent (la salle d’apparat) avait lui aussi des fresques, mais elles ont presque toutes disparu. Seule la chapelle Saint-Jean-Baptiste garde l’ensemble intact. C’est, avec les fresques de la chapelle Saint-Martial au Palais, l’un des plus beaux témoignages de l’art italien à Avignon au XIVe siècle.

Le portail de 1649 : la plus belle entrée du Vaucluse

Si vous ne deviez retenir qu’un détail, c’est le portail. Œuvre de l’architecte François de Royers de La Valfenière (qui a aussi reconstruit l’abside de Notre-Dame des Doms à Avignon), il a été réalisé entre 1648 et 1649 sous le prieurat de dom Louis de Lauzeray. Au sommet, un pot de fleurs et de grenades, symbole de l’ordre des chartreux, déposé lors des restaurations de 1990-1991 et remplacé par une copie de l’Atelier Jean-Loup Bouvier. L’original est visible dans le petit cloître.

Ce portail, c’est Louis XIV qui l’a franchi en 1660 lors de sa grande visite, avec le cardinal Mazarin et toute sa cour. Vous passerez dessous en entrant, en levant les yeux. Et vous comprendrez pourquoi la chartreuse a marqué l’imaginaire provençal.

Une chartreuse vivante, pas un monument mort

Depuis 1973, le Centre culturel de rencontre accueille des auteurs dramatiques, des compagnies de théâtre, des plasticiens. Carolyn Carlson, Michael Lonsdale, Philippe Avron et Jango Edwards y ont travaillé dans les premières années. Aujourd’hui, la chartreuse reçoit chaque année 40 000 visiteurs, 20 000 spectateurs, une centaine d’auteurs en résidence. C’est un lieu de création et pas un musée figé, et cela change tout dans la visite : vous entrez dans un endroit habité par les textes du théâtre contemporain.

Accès et billetterie

  • En voiture : 15 min depuis Avignon par la D225.
  • À pied : 30 min par le pont (Saint-Bénézet si ouvert, Daladier sinon), puis les ruelles de Villeneuve.
  • En bus : ligne 4 Orizo depuis la gare, arrêt Villeneuve centre.

Tarifs et horaires à jour sur chartreuse.org, le site officiel. C’est la seule source fiable : les guides touristiques ont souvent une saison de retard.

À combiner avec la visite d’Avignon et du Fort

L’idéal est de consacrer un après-midi complet à Villeneuve-lès-Avignon : deux heures à la Chartreuse, une heure au Fort Saint-André qui domine la colline juste au-dessus (vues à couper le souffle sur Avignon et le Rhône), et un verre en terrasse dans la rue de la République en redescendant. Notre guide du patrimoine d’Avignon vous aide à combiner tout ça avec la rive gauche. Et pour la suite, le guide autour d’Avignon vous emmène vers les Alpilles et le Luberon.

Sources

Cette fiche s’appuie sur la notice Mérimée du monastère, le dossier de classement aux monuments historiques (1862, 1905, 1910, 1928, 1939), et le site officiel chartreuse.org. Les dates de fondation, la chronologie des travaux et la description architecturale ont été vérifiées contre ces trois sources.