« On ne l’avait jamais vu » : la caméra du gouffre laisse ces touristes sur le seuil du vivant

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690 km pour un écran de téléphone. Patrick a quitté la région parisienne avec l’idée fixe de voir la source. Il a trouvé un portail fermé et une caméra immersive installée en solution provisoire. « Grosse déception, 690 km pour rien, alors le site est magnifique mais on venait pour voir la source et on ne peut plus y accéder. »

Le gouffre de Fontaine-de-Vaucluse, pourtant la plus importante source de France, reste fermé depuis plus d’un an. L’attente s’éternise. Les travaux ne débuteront que l’an prochain. Entre-temps, le village tente de survivre avec des substituts numériques.

La caméra comme pis-aller, le bruit comme absence

Patrick connaît l’endroit. Il y est venu « il y a des décennies ». La caméra lui rappelle des souvenirs, concède-t-il. « Mais pour les gens qui ne l’ont jamais vu, ça ne remplace pas le vivant. » La formule résume le paradoxe : le dispositif immersive fonctionne pour les nostalgiques, échoue pour les premiers venus.

Un autre touriste mesure l’écart. Il était déjà descendu au fond du gouffre, une journée où le niveau d’eau était bas, « il y avait du monde ». Aujourd’hui : « il n’y a plus rien, c’est dommage ». Une troisième visiteuse complète le constat avec une absence sensorielle précise : « Et il y avait le bruit, que là on ne l’a pas ». La caméra filme, elle n’immerge pas. Le grondement de la source, cette vibration corporelle qui fait le lieu, manque à l’appel.

20% de fréquentation en moins, les commerçants en sursis

Le village paie l’interdiction d’accès. La fréquentation a chuté de 20% l’an dernier. Marie-Laure Schira, bijoutière et guide touristique, défend la caméra comme moindre mal : « Il vaut mieux avoir des caméras, regarder ça en toute sécurité, et voir ce qu’il se passe en direct quelle que soit la saison ». L’argument de la sécurité et de la régularité, la source est visible même quand le débit varie, contrebalance l’argument de l’expérience.

Roslyne Pereira, du restaurant La Figuière, tempère l’optimisme institutionnel. « Ils ont quand même des projets qui ne sont pas négatifs mais tant que ce n’est pas résolu ça va être compliqué pour les commerçants de Fontaine. » Les « projets » existent, le « résolu » tarde. Entre les deux, les caisses enregistreuses souffrent.

Le maire dessine l’après, un spectacle en attendant

Bruno Erre, maire de Fontaine-de-Vaucluse, trace le futur : « Là où il y a le portail, nous aurons un chemin qui partira au-dessus, qui permettra aux gens de revoir le gouffre en toute sécurité ». Un belvédère suspendu, une promenade en surplomb. Le projet sécurise le regard, il ne restitue pas la descente. Le gouffre restera à distance.

D’ici là, le village mise sur un événement estival pour tenir. Un spectacle son et lumière inédit est prévu au mois d’août. Lumière artificielle contre obscurité du gouffre, bruit reconstitué contre silence actuel. La commémoration technique d’une présence naturelle devenue inaccessible.

Patrick repart avec ses 690 km de route et ses souvenirs d’avant. Les nouveaux visiteurs repartent avec une image sur écran, le mot « vivant » en travers de la gorge, et cette certitude que certains lieux ne se transmettent pas par procuration.

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